Emission sur le révisionnisme

 

Emission de radio fictive, mais sur un thème qui ne l'est pas.
Cette émission, composée par Jean-Marie Martin 
(voir les sources en fin de texte)
a été interprêtée par des lycéens et diffusée dans le "Train de la Mémoire"
qui emmène tous les deux ans 450 jeunes à Auschwitz,
issus de dix-huit établissements scolaires privés.

 

 INTERVENTION DANS LE TRAIN DE LA MEMOIRE 2010

 

Le négationnisme

 

« Merci aux auditeurs qui prennent l’antenne à l’instant. Nous allons rejoindre immédiatement Christine Ockrent  à bord du Train de la Mémoire. Madame Ockrent, est-ce que vous m’entendez ?

Christine Ockrent : « Oui, mon cher Jean-Marc. Eh bien, bonjour à toutes nos auditrices et auditeurs. Nous sommes en direct du Train de la Mémoire qui revient Auschwitz. Cette émission veut nous présenter un phénomène contemporain souvent mal connu mais qui est malheureusement très pervers et dangereux, j’ai nommé le négationnisme. Je suis entouré de divers invités, mais avant de les interviewer, je voudrais donner la parole à quelques lycéens de l’école Saint-Martin de France qui vont nous dire le pourquoi du choix de ce thème. Wilfried, d’abord, peut-être, qui lève la main.

Wilfried : Bonjour Madame Ockrent. Alors voilà ! Le 26 mai 2010, alors que le projet du Train de la Mémoire était lancé dans notre établissement de Saint-Martin, nous avons reçu un dossier suspect. Il l’était, d’une part, par son anonymat absolu. D’autre part, et c’est en cela surtout que résidait le problème : l’enveloppe brune – comme la peste du même nom – contenait un nombre important de documents négationnistes. L’expéditeur avait pris le soin, et le temps, de photocopier un grand nombre de documents afin de nous les transmettre par la Poste.

Christine Ockrent : Cet envoi anonyme avait de quoi vous troubler. Comment avez-vous réagi ? Salomé vous voulez répondre ?

Salomé : Nous avions tout d’abord choisi le thème des Justes pour le présenter au cours de cette émission, mais du coup, nous avons préféré choisir le thème plus actuel du négationnisme. Puisque quelqu’un dans la proximité – ou l’intimité de Saint-Martin – nous attaquait, pensant sans doute nous impressionner ou nous faire renoncer, nous avons cru bon et urgent de changer notre thème initial. Faire connaître l’œuvre admirable des Justes et leur rendre hommage, était un beau et noble sujet, mais combattre la peste brune, et brumeuse, dissimulée sous le négationnisme, nous a paru plus urgent.

Christine Ockrent : Vous avez été très réactifs !

Salomé : Oui, action, réaction !

Christine Ockrent : On pourrait presque remercier l’auteur de la lettre de vous avoir aiguillé sur ce problème. Qu’en pensez-vous Sacha ?

Sacha : Sans doute, je dirais même qu’il s’est fait avoir à son propre jeu, car du coup il nous donne l’occasion de parler, et de conscientiser toutes les personnes participant à ce voyage. Merci monsieur le négationniste, si vous nous écouter, vous devez être vert de rage !

Christine Ockrent : Pouvez-nous nous dire, Dimitri, les mots qui vous viennent immédiatement pour cibler ce danger du négationnisme qui vous tient à cœur.

Dimitri : Le fait de nier la mort de tant d’hommes et de femmes, massacrés dans les conditions que nous connaissions – ou que nous avons découvertes – nier leur mort, c’est les tuer deux fois ; ensuite, c’est gifler à toute volée, humilier et blesser profondément leurs familles qui vivent aujourd’hui ; et enfin, c’est préparer la mort d’autres innocents, demain, ou dans les siècles qui arrivent, c’est faire le lit de la mort en falsifiant et en étouffant la vérité. Si George Santayana nous a dit : « Ceux qui oublient le passé sont condamnés à le revivre », c’est qu’il avait trop bien perçu le problème d’un enlisement des faits dans les marécages de l’Histoire.

Christine Ockrent : Je vois que vous avez déjà bien réfléchi à ce problème sournois. C’est d’un commun accord que votre groupe s’est lancé dans ce thème ? Ce n’est pas anodin, vous pouviez craindre des tracasseries s’enchaînant à la lettre anonyme ? Wilfried ?

Wilfried : On n’y a pas trop pensé, en fait. Quant au choix du thème, c’est le petit groupe qui commençait à se constituer au mois de Mai qui l’a fait, les autres, qui sont venus après, ont été mis devant le fait accompli.

Christine Ockrent : Sans contestations ? Sacha ?

Sacha : Aucune. Je pense que si l’on a choisi de faire ce voyage, c’est qu’on était tous convaincus de la véracité des faits. Même si l’énormité de l’évènement a pu en déstabiliser certains ; c’est vrai que pendant la préparation, il y en a qui se sont dit : c’est trop, quelque part on frôle l’imposture.

Christine Ockrent : Ah ! Ça c’est intéressant. Vous voyez combien on peut être une proie facile pour les négationnistes ! La pente est rapide !

Sacha : Oui, je pense que maintenant qu’on est allé sur les lieux, et qu’on a vu de nos yeux… il n’y a plus de doutes parmi nous, au contraire. On est bouleversés ! On a envie de contrer tous ceux qui disent que ce n’est pas vrai, que la Shoah c’est du bidon, que c’est le mensonge juif par excellence.

Christine Ockrent : Et vous Esther, qu’en dites-vous ?

Esther : J’étais en train de penser qu’on a été inspirés de choisir ce thème. Au lieu de présenter l’action admirable des Justes, et de faire à leur sujet une œuvre informatrice et honorifique – mais qui reste inscrite dans le passé – nous faisons une œuvre contemporaine de militance et de résistance, une action qui portera des fruits dans le futur. Nous conduisons nos camarades sur un chemin de conscientisation. Yossel Rakover, résistant dans le Ghetto de Varsovie, nous a dit : « Les Juifs sont des militants, des témoins… » Eh bien, soyons juifs en cela. D’ailleurs plusieurs de notre groupe le sont. Le racisme et l’antisémitisme perdurent, et prennent de l’ampleur, surtout l’antisémitisme. Mais ce dernier s’est trouvé un beau cheval de bataille, même un cheval de Troie, avec le négationnisme, et il veut saper la Mémoire et pourrir les esprits.

Christine Ockrent :Merci à vous, jeunes de Saint-Martin de France, merci de votre intervention et de votre prise de position. Monsieur Pierre Vidal-Naquet, je me tourne vers vous.

Pierre Vidal-Naquet : Bonjour Madame !

Christine Ockrent : Vous êtes historien, engagé dans le combat contre le révisionnisme, et cela, lucidement, farouchement et courageusement. Comment définiriez-vous cette doctrine, et les gens qui s’adonnent à cette abjection ?

Pierre Vidal-Naquet : Le révisionnisme est une doctrine qui affirme, et tente à prouver, vainement bien sûr, que le génocide par l’Allemagne nazie à l’encontre des Juifs et des Tziganes n’a pas existé, mais relève du mythe, de l’affabulation, de l’escroquerie. Nier l’inhumain, mentir sur l’histoire, nier le crime contre l’humanité, détourner le sens des mots, telle est la volonté acharnée des négationnistes. N’ayons pas peur de le dire, les négationnistes sont des tricheurs, des faussaires, des racistes, des obsessionnels de l’antisémitisme, et ils assassinent la mémoire.

Christine Ockrent : Voilà une expression qui est forte de sens ! Je reprends les propos que vous m’avez confiés hors antenne, avant l’émission. Vous disiez : « On ne peut pas imaginer l’inimaginable, et c’est là que les négationnistes gagnent. »

Pierre Vidal-Naquet : Mais bien entendu ! Ils jouent à fond sur cet argument. C’est exactement ce qu’ont dit ces jeunes tout à l’heure, c’est Sacha, je crois, qui évoquait certains de ses camarades qui furent pris de tournis devant les faits, et qui ont été vigoureusement secoués par les tentations du déni.

Christine Ockrent : Ce choc a d’ailleurs été vécu par le monde à l’issu de la guerre quand les camps furent découverts et que le monde a ouvert les yeux – Non pas les principaux responsables politiques, qui étaient au courant, mais les gens du commun –. Comment arriver à loger cette découverte dans l’entendement humain ? Il était presque plus confortable de douter, de nier, de rejeter une telle monstruosité.

Pierre Vidal-Naquet : C’est une tentation énorme qui se conçoit ! Et cette faille vertigineuse,qui s’est emparé du monde à la découverte de la Shoah,était pain béni pour les négationnistes. Ils soutenaient que la politique d’extermination par les nazis à l’encontre des Juifs n’avait pas existé, afin de pouvoir dire leur haine de ceux qui en furent les victimes. Ils agissent en menaçant, en insultant ! Et puis, vous savez, souvent, ce sont des gens très ordinaires, ce en quoi ils sont dangereux !

Christine Ockrent : Pierre Vidal-Naquet, dans votre livre Les assassins de la mémoire, vous achevez l’introduction de votre livre en disant : « Il faut comprendre non seulement le comment du mensonge mais aussi le pourquoi. » Quel est donc, dans un premier temps, le « comment » de leur mensonge ? Comment font-ils ?

Pierre Vidal-Naquet : Oh, je vais prendre un exemple tout simple : nous entendons régulièrement donner les statistiques de manifestations qui ont eu lieu ici où là. La police dit : il y avait deux mille personnes. Les organisateurs affirment : il y en avait dix mille. Eh bien, profitant de ce désaccord entre les origines des statistiques, le négationniste trouverait le moyen de proclamer avec culot, avec malice, et sans scrupule : c’est de la foutaise, il n’y a pas eu de manifestation ! Tout ça est du baratin ! De l’intox !

Christine Ockrent : Négation inutile puisque les faits sont vérifiables immédiatement.

Pierre Vidal-Naquet : Oui, bien sûr, mon exemple est limité, mais quand il s’agit de faits éloignés dans le temps, et qui s’éloignent de plus en plus, d’année en années, et de décennie en décennies, l’impact que peut avoir l’escamotage de l’événement, ou sa négation, sont plus faciles à répandre pour troubler les esprits et réviser l’Histoire. 

Christine Ockrent : Et alors, quel est donc le « pourquoi » du négationnisme ?

Pierre Vidal-Naquet : Le pourquoi est plus intéressant. Il y a plusieurs « pourquoi ». Il y a d’une part l’antisémitisme séculaire, dont le négationnisme est une forme nouvelle, moderne et contemporaine.

Christine Ockrent : Puis-je me permettre une image: l’antisémitisme enfile le négationnisme comme un gant. On ne voit plus la main, mais elle est toujours agissante. Et le mal agit d’autant mieux.

Pierre Vidal-Naquet : Certes. Vous dites « l’antisémitisme », mais on peut dire aussi « le nazisme ». Je reprends votre exemple : le nazisme enfile le gang du négationnisme pour mieux agir, et plus sournoisement. Il anime une main qui reste assassine dans un fourreau qui cherche à passer pour anodin… Je reviens au « pourquoi ». Il faut souligner aussi un soutien de l’extrême-droite, ainsi que des nostalgiques de Vichy et du nazisme. Mais il y a eu aussi, et c’est spécifique à la France, une sorte d’alliance contre nature entre une certaine extrême-droite, celle qu’incarnait Jean-Marie Le Pen, et une certaine ultra-gauche.

Christine Ockrent : Cette alliance est des plus surprenantes ! Il y a pourtant là les éléments nécessaires à une totale mésalliance !À un rejet sans appel !

Pierre Vidal-Naquet : Alors,je vais vous répondre, mais suivez-moi attentivement, car c’est assez subtil. Les gens du mouvement ultra-gauche dit « de la vieille taupe »sont des révolutionnaires, ils sont les héritiers d’une dissidence d’un groupuscule trotskiste, et ils pensaient que pour faire la révolution, il fallait d’abord déblayer le terrain. Autrement dit, on estimait, en règle générale qu’entre les trois régimes qui se sont partagé la planète à cette époque – je veux dire : le régime communiste, le régime hitlérien et fasciste, et le régime libéralo-capitaliste –, il y a un de ces trois régimes qui était spécifiquement mauvais : c’est le régime de type hitlérien. Et il était spécifiquement mauvais, notamment, à cause des chambres à gaz hitlériennes. Pour faire la révolution, il fallait donc éliminer cette salissure très fâcheuse, et considérer que les trois régimes étaient en effet des régimes oppresseurs, mais qu’aucun n’était spécifiquement criminel, (alors qu’ils l’étaient tous, vraisemblablement). Alors la révolution était possible, car l’obstacle anti-fasciste aura été levé. C’est ce qui constitue l’exception française du mouvement négationniste.

Christine Ockrent : Merci Pierre Vidal-Naquet. Je voudrais donner la parole à Jacques Tornero, historien, spécialisé aussi dans la question qui nous préoccupe. Merci d’être là, Monsieur.

Jacques Tornero : Je vous en prie !

Christine Ockrent : Jacques Tornero, d’où vient cette volonté d’effacer des faits historiques ? Peut-on penser qu’il y a chez les négationnistes une sorte de culpabilité par rapport à ce qui s’est passé en Europe ?

Jacques Tornero : Une culpabilité ?...Je crois que la charge de la faute à exorciser est telle qu’elle est trop difficile à assumer, d’où la volonté d’effacer la faute. S’il n’y a pas eu de crime, on n’a pas à se sentir coupable du crime. Dans le cas des nazis, c’est clair, ils étaient formatés de telle sorte que leur conscience était sauve, puisque chacun rejetait ses actions sur la conscience supérieure, dans l’ordre de la hiérarchie. Un des plus hauts dignitaires nazis disait : Ma conscience c’est Adolf Hitler.

Christine Ockrent : Expression redoutablement inhumaine ! Et paradoxale en même temps, puisque Hitler disait que la conscience était une invention juive ! On a entendu un prévenu formuler cette affirmation, au procès de Nuremberg: « Mon crime n’est pas un crime puisque je ne tue pas un homme »

Jacques Tornero : Oui, une affirmation qui a de quoi glacer son auditoire ! Mais cette expression permettait de lever toutes les censures devant l’horreur à commettre. Plus aucun barrage ne s’opposait à obéir aux ordres les plus inhumains, aux instincts les plus horribles. Pourquoi culpabiliser, alors que ceux que l’on gazait n’étaient pas des êtres humains, mais des poux, des bacilles, des insectes. On faisait œuvre de bienfaits pour toute l’humanité.

Christine Ockrent : La déchéance de l’humain n’était pas du côté des victimes.

Jacques Tornero : Bien évidemment !

Christine Ockrent : Mais revenons à la question du « pourquoi effacer les faits historiques ».

Jacques Tornero : Dans le cas de l’extrême-droite, c’est simple, la tache d’infamie du nazisme, c’est la Shoah, c’est le projet d’extermination, il faut donc le nier. Et puis, au cours des années 70, on va retrouver une ultra-gauche, qui a 20 ou 30 ans à cette époque-là, et dont le travail de rédemption de la culpabilité héritée de la guerre va les amener à vivre d’une manière folle l’idée que ce nazisme, que les occidentaux prétendent avoir détruit, est toujours vivant, et il a une forme diaboliquement incarnée dans les années 70, qui est, tenez-vous bien : l’Etat d’Israël et le sionisme !

Christine Ockrent : Nous sommes là en pleine perversité !

Jacques Tornero : Mais évidemment !… Et vous aurez alors des gauchistes de la bande à Baader qui vont aider les groupuscules Palestiniens, de ceux qui agissent par le terrorisme, comme à Mogadiscio en Somalie, pour faire des attentats contre ce qu’ils estiment, eux, être la représentation substitutive du nazisme, qui s’appellent Israël et le sionisme. On est donc dans un phénomène de rédemption de la culpabilité qui emploie des moyens moindres, mais qui relèvent toujours du meurtre. La rédemption du crime fasciste par le terrorisme progressiste.

Christine Ockrent : Tout ça est excessivement troublant !

Jacques Tornero : Complètement !

Sacha : Pardonnez-moi de vous couper. Est-ce que je peux intervenir ? Ce sera court.

Christine Ockrent : Bon, allez-y, Sacha…

Sacha : J’aimerais juste ouvrir une parenthèse, puisqu’on a parlé des terroristes palestiniens. Par contraste, je pense à mon grand-oncle le père Elias Chacour, Palestinien lui-même, et pourtant citoyen d'Israël, prêtre catholique de l'Eglise melchite, et qui vient d’être nommé Archevêque de Galilée. Bien qu’il ait été témoin de la violence dès son enfance, il n’a jamais basculé dans la haine, il est resté non-violent, passionné de paix, apôtre de la justice, solidaire de ses compatriotes palestiniens. Ise plaît à affirmer à temps et à contretemps : « Les Juifs et les Palestiniens sont frères, frères de sang. Nous ne devons jamais oublier cela. »  Et il insiste beaucoup, et c’est là que je voulais en venir, il insiste beaucoup pour que l’on dissocie définitivement les termes « terroristes et palestiniens » qui sont trop facilement accolés dans nos esprits, ou dans nos propos, et consonnent négativement.

Christine Ockrent : Vous avez raison de la souligner. Pensez-vous qu’on peut aller jusqu’à dire que beaucoup de Palestiniens réprouvent le terrorisme venant de leur peuple ?

Jacques Tornero : Je le pense. Comme beaucoup de Juifs sont indignés et douloureux du traitement infligé aux Palestiniens par leurs frères et leurs Gouvernants. Parenthèse fermée !Merci de m’avoir laissé intervenir.

Christine Ockrent : Merci Sacha, votre intervention était importante. Jacques Tornero, je vous rends la parole.

Jacques Tornero : Eh bien… où en étais-je de mon exposé ? Je ne veux pas vous emmener plus loin dans des discussions trop complexes. Je vais conclure en disant que dans les années 70, le travail de mémoire, de catharsis, concernant ce passé, n’a toujours pas été fait. Ce n’est que dans les années 80, même 90, que tout le travail de mise à plat de l’histoire de France sera mené douloureusement par le président Mitterrand, et il faudra attendre Jacques Chirac pour faire part de la responsabilité nationale dans Vichy, et dans la complicité. Il aura fallu attendre 40 ans pour que le travail se fasse.

Christine Ockrent : Merci Jacques Tornero. Si on considèreque les années 80 sont les années charnières du négationnisme, qu’est-ce qui a mis le feu aux poudres ? Qu’est-ce qui a lancé la vedette Robert Faurisson, le tristement fameux et si farouche négationniste ? Qui veut répondre ? Valérie Igounet, on ne vous a pas encore entendue. Vous voulez bien intervenir ?

Valérie Igounet : Je voudrais partir d’une interview présentée dans le magazine L’express avec un encadré : « À Auschwitz, on n’a gazé que les poux », c’était une phrase formulée par Bardèche, et qui produisit un effet choc dans les kiosques et les esprits. Et à ce moment-là, Faurisson, qui écrivait depuis des années, c’était un obsédé, il écrivait à tous ceux qui pouvaient l’éditer sur cette question des chambres à gaz, voyant cette interview titrée ainsi, il s’est dit « c’est le moment, et donc je vais écrire une ixième lettre au journal Le monde, lequel journal décida la chose suivante : « On va publier Faurisson pour montrer, en quelque sorte, l’insignifiance de ses propos. » Et au-dessous de cet article, pour bien accuser le contraste, ils ont édité un autre article qui, quant à lui,réfutait Faurisson, sous la plume de Georges Weler qui était, à l’époque, à la tête du Centre de Documentation Juive Contemporaine de Paris. Le journal avait donc ainsi organisé une réfutation immédiate, mais malheureusement, celle-ci n’a pas fonctionné, et Faurisson a subitement percé dans les médias. La presse en a beaucoup parlé car Faurisson était maître de conférences à Lyon 2. Il sera aussi présent au colloque international qui va se tenir aux Etats-Unis. Faurisson était lancé, c’était le début de sa carrière de négationniste. Il va abandonner sa carrière de maître de conférences, et sera négationniste à temps plein.

Christine Ockrent : Robert Faurisson sera condamné à Paris (en juillet 1981) pour diffamation raciale, pour la phrase prononcée le 16 décembre 1980 sur Europe 1, qui dit-il, résume toute sa pensée… je cite : « Les prétendues chambres à gaz hitlériennes et le prétendu génocide des Juifs forment un seul et même mensonge historique qui a permis une gigantesque escroquerie politico-financière, dont les principaux bénéficiaires sont l’Etat d’Israël et le sionisme international, et dont les principales victimes sont le peuple allemand - mais non pas ses dirigeants - et le peuple palestinien tout entier. »

Valérie Igounet : Voilà !... Le révisionnisme de Robert Faurisson consiste essentiellement à nier l’existence de chambres à gaz homicides, en déclarant n’avoir pas trouvé le moindre commencement de preuve de leur existence, et en affirmant accessoirement, je cire : « Hitler n‘a jamais ordonné ni admis que quiconque fût tué en raison de sa race et de sa religion, je ne cherche à outrager ni à réhabiliter personne. » Fin de citation.

Christine Ockrent : Merci Valérie Igounet. Je vois que le temps a passé à toute allure et que nous arrivons à la fin de notre émission. Je passe tout de suite la parole à Madame Simone Veil qui vient de nous rejoindre sur notre plateau. Bonjour Madame la Ministre, merci d’avoir accepté d’être notre invitée.

Simone Veil : Bonjour Madame Ockrent, ne me remerciez pas, je vous en prie, le sujet me tient bien trop à cœur et je suis heureuse de pouvoir en parler.

Christine Ockrent : Alors, Mme Veil, que diriez-vous sur ce sujet aux jeunes qui entreprennent ce voyage ?

Simone Veil : D’abord, je suis heureuse d’avoir entendu les motivations qui les ont guidés à choisir ce thème, ça me réchauffe le cœur. Je voudrais d’abord leur dire ceci : D’ici quelques années, les générations de la Shoah auront disparu, l’histoire sera alors livrée aux historiens. Elle sera alors ce qu’ils en feront. C’est pourquoi, même si les négationnistes n’ont pas eu jusqu’ici l’écho qu’ils espèrent, il est important que leurs thèses mensongères soient dénoncées et privées de toute crédibilité, non seulement par les historiens les plus reconnus dans ce domaine, mais également par les témoignages directs des derniers survivants des camps d’extermination. Et par vous aussi, jeunes gens, qui semblez vouloir écouter la Vérité, la diffuser, et rester vigilants.

Christine Ockrent : Jacques Tornero, quels conseils leur donneriez-vous, pour lutter contre ce fléau ?

Jacques Tornero : Le premier élément de lutte, c’est l’éducation, l’enseignement, l’histoire, il faut rappeler les faits. Voilà ce qui s’est passé, et les preuves existent, même si les nazis, qui ont été les premiers négationnistes, se sont acharnés à dissimuler ces preuves, ou à faire disparaître les traces de leurs propres crimes. D’ailleurs, déjà avant et pendant la réalisation de leurs crimes, toutes les actions étaient codées : traitement spécial, opération spéciale, déplacement des populations, solution de la question juive, solution finale de la question juive… Donc, le premier travail, puisqu’il y a des témoins encore vivants, puisqu’il y a des archives, puisqu’il y a des lieux, il y a même des aveux de la part de certains nazis, le premier travail c’est de montrer ces preuves, c’est sortir du témoignage des témoins encore vivants, de la subjectivité et de l’émotion, et faire le passage de la mémoire à l’histoire, c’est de travailler avec les historiens et demontrer les faits.

Christine Ockrent : Nier une telle monstruosité paraît complètement absurde, ahurissant. Madame Veil, n’est-on pas, quand même, en face de personnalités plus ou moins marginales ?

Simone Veil : Tout à fait, qu’ils soient Français ou non, historiens ou non, mais la provocation et la violence de leurs discours leur permettent d’accéder à une notoriété qui favorise la diffusion de leurs ouvrages.

Christine Ockrent : C’est un cercle terriblement vicieux !

Simone Veil : Bien entendu ! Alors, si les négationnistes n’ont pas suscité au cœur de l’Université et de l’Education Nationale les sympathies et les relais qu’ils escomptaient, ils ont trouvé avec Internet des réseaux puissants et efficaces pour la diffusion de leurs idées. Certains professeurs se trouvent contrecarrés dans leur enseignement par des élèves qui se sont laissé gangréner sur ces sites.

Christine Ockrent : On trouve aussi sur Internet beaucoup de sites présentant la Shoah. Ceux-ci peuvent contrebalancer ces faussaires de la pensée, vous ne pensez pas ?

Simone Veil : Certainement, c’est une vraie chance, et ces sites peuvent agir comme un antidote à ce poison. Ils  sont sans doute le moyen le plus apte à contrecarrer l’influence de ces réseaux.

Christine Ockrent : Il peut paraître inutile, voire dérisoire, de se mobiliser ainsi contre des personnages de piètre renommée, soutenant des thèses aussi contraires à une réalité reconnue et assumée par l’ensemble de la Communauté Internationale ?

Simone Veil : Détrompez-vous, il serait dangereux de traiter par le mépris de telles contrevérités, diffusées par les réseaux bien organisés qui trouvent dans le négationnisme la possibilité de donner du grain à moudre à tous ceux qui se plaisent encore à croire au « complot juif international ». Cette horreursans nom qu’est le « Protocole des sages de Sion » circule encore, et il a forte audience, notamment dans certains pays arabes.

Jacques Tornero : Excusez-moi ! Me permettez-vous d’intervenir ?

Christine Ockrent : Allez-y, Jacques Tornero.

Jacques Tornero : Merci beaucoup. Paradoxalement, on trouve dans le monde arabe des personnes qui écrivent et prennent position pour condamner le négationnisme d’une façon très claire. Des intellectuels arabes, musulmans, ou d’origine musulmane, ou arabe non musulmans, des gens qui sont pro-palestiniens, ont dénoncé l’entreprise immonde et politiquement inepte des séductions arabes pour le négationnisme, car effectivement, si l’on considère qu’Israël est, pour partie, un Etat né de la Shoah, il est insoutenable de voir des arabes et des palestiniens qui viennent dire aux Israéliens : « l’Etat dont vous vous réclamez a été bâti sur la plus grande imposture des impostures qui est le produit d’un mensonge, vous êtes donc des imposteurs fondamentaux. »Si des arabes considèrent que la Shoah est une imposture Juive, il n’y a plus l’ombred’un dialogue possible. Et je crois que tout le mérite, et le très grand courage politique d’un Elias Sanbar, et de gens de l’OLP, a été de rejeter tout le discours négationniste, ce qui permet, bien évidemment, d’avoir un vrai dialogue non seulement entre israéliens et palestiniens, mais entre juifs et arabes. Le négationnisme est unetragédie pour le monde arabe, c’est une erreur dramatique. Il faut que ce soit le monde arabe qui balaie devant sa porte, et qui expulsede son argumentaire anti-israélien, ou critique à l’égard d’Israël, les éléments négationnistes, car toute séduction pour ce discours rend le discours indigne. Je crois que les juifs doivent être reconnaissants à ces intellectuels arabes, même s’ils sont minoritaires.

Christine Ockrent : Merci Jacques Tornero. Madame Simone Veil, n’y a-t-il pas un danger similaire au négationnisme, ou approchant, avec des phénomènes comme la comparaison, ou le relativisme ?

Simone Veil : Vous avez raison, à vouloir dénoncer et combattre de la même façon les crimes contre l’humanité, les crimes de guerre, ou la violation des droits de l’homme, on est entré dans l’ère de la confusion la plus pernicieuse : amalgame entre les faits dénoncés et leurs conséquences, sous-estimation du contexte politique et historique des situations en cause. Une telle démarche, justifiée au nom de l’universalité des droits humains, mais qui tend à ignorer la particularité de chacun de ces drames et le poids de l’Histoire, peut s’avérer dangereuse. En ignorant ces réalités, on risque en effet de banaliser tous les évènements et de les condamner ainsi à l’indifférence ou à l’oubli.

Christine Ockrent : La Shoah, aussi bien que le génocide arménien, celui du Cambodge ou du Rwanda, s’inscrivent dans une histoire qui leur est propre.

Simone Veil : Tout à fait, vous avez raison ! Toutefois, l’objectif qui était celui de ces génocides, c'est-à-dire, exterminer une communauté toute entière, ne permet pas de les comparer à des crimes de guerre, ni à l’épuration ethnique perpétrée dans l’ex-Yougoslavie.

Christine Ockrent : Nous allons devoir rendre l’antenne. Madame la Ministre, je vous invite à apporter une conclusion à vos propos.

Simone Veil : Après quelques décennies, le mal absolu qu’a été l’extermination des Juifs au seul motif de leur naissance et de leur appartenance n’est plus considéré que comme une tragédie parmi d’autres. Si l’on n’y prend pas garde, elle risque de tomber dans l’oubli.

Christine Ockrent : Ce qui serait un autre mal absolu !

Simone Veil : Bien entendu ! Il y a dans le négationnisme, comme dans la banalisation, déjà fort répandue, une démarche tout à fait inacceptable par rapport aux six millions de victimes ; mais cette démarche se double d’une dimension insidieuse en créant un réel danger pour l’avenir. Elle ouvre en effet la porte à une vision extraordinairement réductrice de l’Histoire ainsi occultée. Ce changement des mentalités oblige à faire preuve de la plus grande vigilance.

Christine Ockrent : Merci infiniment, Madame la Ministre.

Simone Veil : Merci à vous, chère Christine Ockrent.

Christine Ockrent : Merci à vous tous qui avez participé à cette émission. Merci aussi à nos auditrices et auditeurs  embarqués dans le Train de la Mémoire. Et je rends l’antenne à Paris. »

 

 

 


 – Durée 25 minutes environ –

Sources de cette émission :

Pour mettre en scène cette émission, Jean-Marie Martin a sélectionné parmi les entretiens radiophoniques sur le négationnisme, dirigés par Jean-Marc Turine, et qui furent diffusés sur France Culture.[1] Pour les besoins de la mise en scénario, afin de reconstituer une nouvelle émission, Jmm s’est permis d’aménager ces entretiens, d’augmenter, de couper, de déplacer, de rajouter des éléments extérieurs, de rendre plus vivantesles interventions, et d’inventer des dialogues, notamment ceux des jeunes au début, mais aussi Mme Veil,dont les propos ont pour origine la préface du livret du CD. Le personnage de Christine Ockrent, et la plupart de ses propos, n’existent pas dans l’émission de France-Culture.

 


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